Les Inrocks: Comment j'ai suivi un programme des dépendants sexuels anonymes
Fabrice @ 20-10-2015 05:10:19

Épisodes 1 et 2 (les autres viendront au fur et à mesure des publications)

Le lien vers le site

[Partie 1/12] Obsédée par son chef, la journaliste Olympe Naularris a dû l’admettre : elle a un problème. Son choix ? Se désintoxiquer grâce aux Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes. Cette addict va suivre scrupuleusement les douze étapes d’un programme drastique calqué sur celui des Alcooliques Anonymes. Entourée de ses camarades anonymes, elle va démêler les mécanismes de la dépendance. Comment sortir des affres d’une libido déglinguée ? Pour le savoir, suivez le compte rendu intime, drôle et caustique de son sevrage. Premier épisode : le diagnostic.

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Par Olympe Naularris
Tout a commencé parce que j’avais très envie de baiser un de mes rédacteurs en chef. J’avais pris un café avec lui, un seul, et j’en avais pas dormi pendant trois semaines  – littéralement. Or, quand on ne dort pas, on devient complètement con. Je l’ai invité six fois avant qu’il me réponde : “ben non…” Un râteau de la taille d’une pelleteuse, en ayant foulé aux pieds la règle d’airain : “Don’t shit where you eat“. Ça m’a à peine tiédie. Le temps que je réalise mon erreur, c’était devenu une obsession ; j’en rêvais la journée.
Pendant des semaines, j’ai chouiné et procrastiné en boucle. L’envie était d’autant plus déchirante qu’avant lui ma libido était en état de mort cérébrale. Six mois plus tôt, j’avais quitté l’homme que j’aimais parce que je n’avais pas de désir, et maintenant je rêvais de violer mon chef.
D’abord, j’ai voulu voir un psy. “N’importe quoi. On ne va pas voir un psy parce qu’on a pris un râteau”, a tranché mon ex adoré. “Bienvenue dans le monde réel”. Ensuite j’ai essayé de trouver des dérivatifs. Je me disais que ce serait mieux que rien ; ça a été pire que tout. Quatre hommes en trois semaines, quatre fiascos, sans compter un rapport non protégé et l’irritation d’un vagin débordé par ce regain d’activité.
Les DASA, les Dépendants affectifs et sexuels anonymes
Faut te rendre à l’évidence, tu collectionnes les rencards avec des sacs à merde“, a résumé un ami. “Depuis quinze ans qu’on se connait t’as le même problème : t’es souvent amoureuse de types inaccessibles ou indisponibles. Tu devrais venir aux réunions des DASA, les Dépendants affectifs et sexuels anonymes“. Dépendant, mon cul ; j’ai rien eu entre les cuisses pendant six mois avant d’enchaîner les traitements de substitution à mon obsession. “Justement, le samedi c’est sur l’anorexie affective“. Sauf que j’ai une dalle de l’enfer ; je pencherais plus pour la boulimie.
“Ce sont les mêmes mécanismes : le besoin de se remplir et la conscience que ça ne tient pas au ventre. DASA s’adresse à ceux pour qui le sexe et les relations affectives posent des problèmes récurrents. Viens à la prochaine réunion, voir ce que c’est.”
DASA existe depuis le milieu des années 70 aux Etats-Unis, quand un membre des Alcooliques anonymes de Boston qui trompait inlassablement sa femme a vaguement théorisé la “dépendance sexuelle”. Quelques années plus tard, en 1983, le Dr Patrick Carnes lui a emboîté le pas en publiant Sortir de l’ombre : Comprendre la dépendance sexuelle. Le livre de ce psychiatre, considéré comme un pionnier dans le domaine, a permis aux premières réunions de voir le jour dans la lignée des groupes de “self-help” très en vogue outre-Atlantique. Le programme des DASA est donc calqué sur celui des Alcooliques anonymes : une détox en douze étapes. L’idée d’arriver à l’étape où il faudrait demander pardon à tous ses plans cul, a fini par emporter mon adhésion. Rendez-vous samedi soir dans une salle du VIe.
Jusqu’à 10 fois par jour
Première réunion. Après les lectures d’usage, les participants “partagent” leurs histoires, chacun son tour en deux minutes. Les uns n’ont pas de partenaires parce qu’ils vivent en autosuffisance. C’est marrant, j’avais jamais considéré comme un problème le fait que mon pignolage compulsif (jusqu’à 10 fois par jour) me tienne lieu de vie sexuelle. De toutes façons je suis la seule à me faire jouir. Vraiment. Au point que lorsqu’un ami m’a proposé un stage de “méditation orgasmique” pour le chroniquer dans un journal, j’ai dû dire non : j’aurais été obligée de bidonner. Il n’y a que moi qui sais comment faire, et ça ne fonctionne que quand je suis seule – donc pas en groupe de 10 avec un coach.
Les autres évoquent une boulimie de sexe ou une addiction à leur partenaire. Jusque-là, ça me parle peu. Et puis une jeune femme expose son problème : elle fantasme sur son chef. Sauf que le sien il est moche, dit-elle. (Alors que le mien, c’est un titan.) Il l’obsède, comme moi. Depuis peu, comme moi. Ça l’a prise comme ça, un beau matin, comme moi. J’ai rien d’original en fait. C’est dingue cette propension qu’ont les femmes à vouloir coucher avec des figures d’autorité, comme si le pouvoir était une putain de MST… Mais soudain elle éclaire ma lanterne : il ne s’agit pas de pouvoir, il s’agit d’hyper-sexualisation. En réalité, elle voudrait juste qu’il lui dise : “mince, c’est extraordinaire le boulot que tu abats, et avec un talent incroyable en plus !“. Mais comme c’est pas près d’arriver, elle a transformé son attente en : j’ai envie qu’il me prenne sauvagement sur son bureau. Sauf que ça risque pas d’arriver non plus, il est marié et père de famille  – si ça arrivait, ce serait encore plus merdique.
Première étape
Hypersexualiser chaque pan de sa vie, le boulot, la colère, les amis, le stress, tout, c’est un premier signe de dépendance. Il en existe d’autres. L’autarcie – le fait d’être la seule à se faire jouir en fait partie. Le choix de partenaires pas disponibles. Le sentiment de différence et de solitude à l’égard des autres. La peur de l’intimité/ la multiplication des partenaires. L’incapacité à faire confiance/ la tendance à faire confiance à n’importe qui. Le manque d’amis / le trop-plein d’amis. La compulsion à la séduction ou au sexe / l’immobilisme ou l’engourdissement intérieur…
Bref, tout ce que tout le monde a ressenti au moins une fois, et son contraire. Si aucun de ces schémas n’est récurrent, ou si vous ne le vivez pas comme un problème, ça ne vous concerne pas. Pour être sûre de ne pas perdre son temps, il faut faire le test d’auto-diagnostic en 40 questions sur le site des DASA.
Première question : avez-vous déjà essayé de contrôler la fréquence de vos relations sexuelles ? Non. Haha. Je suis une amatrice d’œnologie égarée à une réunion des AA. Ensuite. Avez-vous perdu la notion du nombre de partenaires sexuels que vous avez eus ? Oui. Etes-vous incapable de concentrer votre attention sur d’autres domaines de votre vie parce que vous êtes préoccupé par une autre personne ? Oui. Vous surprenez-vous en train de penser de façon obsédante à une personne en particulier ou à un acte sexuel et cela vous fait-il sentir en manque ? Bordel de merde… Je vous laisse découvrir les autres, j’ai répondu oui à 31 questions sur 40. A la prochaine réunion, je me cherche un “sponsor”.
Première étape : Admettre qu’on est impuissants devant notre dépendance affective et sexuelle (et que ça nous bousille la vie).
Olympe Naularris*
(*) Olympe Naularris est le pseudonyme d’une journaliste pigiste pour de multiples titres de presse écrite. Elle tient à préciser ceci : “Les règles de l’anonymat, très strictes dans ces réunions, m’obligent à protéger doublement mes sources  – y compris moi. C’est donc un récit à la première personne, sous pseudo, sans citation, où je n’entrerai dans les détails qu’à travers mon expérience.”
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2ème épisode (à suivre), lien vers les inrocks

[Partie 2/12] Obsédée par son chef, la journaliste Olympe Naularris a dû l’admettre : elle a un problème. Son choix ? Se désintoxiquer grâce aux Dépendants affectifs et sexuels anonymes (DASA). Cette sex-addict va suivre scrupuleusement les douze étapes d’un programme drastique calqué sur celui des Alcooliques anonymes. Entourée de ses camarades anonymes, elle va démêler les mécanismes de la dépendance. Comment sortir des affres d’une libido déglinguée ? Pour le savoir, suivez le compte rendu intime, drôle et caustique de son sevrage. Deuxième épisode.

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Par Olympe Naularris
Suite aux réactions suscitées par le premier article, je suis devenue un peu tricarde aux DASA ; j’ai squeezé pas mal de réunions et je n’ai toujours pas trouvé de parrain. C’est chiant parce que pour suivre le programme il faut un parrain qui a déjà passé les étapes et qui peut nous les expliquer. Là par exemple, j’entrave rien à l’étape 2, celle où on doit se trouver un dieu.
Je vous dresse le tableau. Contrairement aux Alcooliques anonymes, l’objectif du programme des DASA (Dépendants affectifs et sexuels anonymes) n’est pas d’arriver à l’abstinence -– sans quoi on tomberait sur un autre problème : l’anorexie affective et sexuelle – mais à la sobriété. Il ne s’agit pas d’éviter d’avoir des relations ; il s’agit de repérer et d’éviter celles qui sont toxiques et qui mènent dans le mur. Ce n’est pas tout noir ou tout blanc ; notre définition de la sobriété est plus floue. D’ailleurs on n’a pas de jetons (c’est bête, je pensais que j’en aurais plein et que je pourrais les miser à la belote – parce que je suis aussi accro au jeu).
Et puis un dépendant ne peut pas se fier à son jugement, il ne distingue pas une relation saine d’une relation pathologique. Un peu comme un enfant victime d’alcoolisme fœtal à qui on ferait téter du whisky : il ne saurait même pas ce que c’est de ne pas être bourré. Même quand il fait une vraie rencontre, le dépendant fout tout en l’air parce que l’autre devient une came dont il ne peut se passer. Son cerveau est ballotté de Charybde en Scylla, entre la dépendance et l’anorexie. Parfois, on a Jiminy Cricket qui s’époumone dans notre tête qu’on est en train de vriller. Mais parfois on est extraordinairement convaincu que oui, c’est une merveilleuse idée d’inviter encore une fois son chef ; peut-être qu’il n’a pas compris où on voulait en venir les cinq premières fois (c’est possible, tant qu’on lui a pas demandé “tu veux faire l’amour avec moi ?”).
5 ressources pour se sortir de la dépendance
Voilà pourquoi il faut un parrain. A la différence des amis, dont la fonction est de traiter le chef d’abruti pour vous remonter le moral (et pour justifier leurs compétences en sms-ologie franchement merdiques vu qu’ils ont tout interprété de travers eux aussi), le parrain vous aide à identifier vos “comportements limite” et les risques de replonger, à l’aune de sa propre expérience. En général, on le choisit dans les réunions ; c’est quelqu’un avec qui on sympathise. Mais là, autre écueil : comment être sûre du type qui vous propose son aide quand vous savez très bien que son problème c’est justement qu’il fantasme sur les meufs qu’il aperçoit en réunion ?
Heureusement, il n’y a pas que le parrain, il y a aussi la “littérature”. Pour m’aider dans mon sevrage, on m’a remis cinq documents : un kit de poche du DASA, un cahier sur les 12 étapes du programme, une fiche sur les “comportements limites”, une brochure sur le parrainage et un cahier de réunion.
Commençons par le kit. Il définit les 5 ressources pour se sortir de la dépendance : 1/la sobriété, 2/le parrainage et les réunions, 3/les 12 étapes, 4/la volonté de rendre service aux autres dépendants, 5/la spiritualité.
Dès la première réunion, j’ai su que le cinquième point poserait problème. Chaque séance est réglée comme du papier à musique : une fois que chacun s’est présenté, on lit le texte de la semaine (l’une des 12 étapes, le témoignage sur cette étape, l’une des 12 caractéristiques de la dépendance et l’un des 12 signes de rétablissement, ou l’une des 12 traditions de la fraternité DASA). Puis on partage son problème, et enfin on évoque ses “dangers” et ses “espoirs”. A la fin, on récite l’ultra-célèbre Prière de la Sérénité :
“Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer celles que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence.”
Sauf que je ne crois en aucun dieu

Même à 10 ans, la peur de l’enfer ne m’empêchait pas de me caresser en lisant la Bible (le Cantique des cantiques : “J’ai ôté ma tunique… mon bien-aimé a passé la main par la fente de la porte et mes entrailles ont frémi”), avant de découvrir où mon père rangeait ses SAS. Le problème, c’est que le programme repose sur la spiritualité. L’étape 2 par exemple, dont je vous parle actuellement : “Nous en sommes venus à croire qu’une Puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison.”  Absolument pas. D’ailleurs si j’y croyais, j’irais pas en réunion, j’attendrais que ça me tombe tout cuit dans le bec.
Il va pourtant falloir trouver un substitut, rapport au fait qu’un dépendant ne PEUT PAS retrouver la raison tout seul. “T’es pas obligé de croire en Dieu”, précise P., l’ami qui m’a entraîné là-dedans. “Tu définis comme tu veux cette Puissance supérieure. Pour certains ce sont les réunions elles-mêmes.
Pour moi c’est peut-être le Boulot. Je crois au dieu Boulot. Pas seulement parce qu’Il me procure du bel argent, mais parce qu’Il m’empêche de faire des conneries, comme me jeter sur mon chef, vu que je pourrais perdre mon boulot – mon Dieu. Et puis il donne du grain à moudre à mon cerveau. En m’obligeant à me concentrer sur autre chose il me permet d’échapper à l’une des 12 caractéristiques : “Nous nous enlisons dans l’intrigue romantique ou les activités sexuelles compulsives”. Quand je bosse comme un âne, je n’ai plus le temps pour les “intrigues romantiques”. Et le boulot m’ancre dans le réel.
Grand prêtre du dieu Boulot
J’ai donc misé dessus et modifié mon répertoire pour enregistrer son numéro à “Monsieur Le Chef”. Ca a fonctionné : une vraie douche froide dès que je voulais m’approcher. Mais au bout de deux semaines, le problème s’est renversé. Affublé de la majesté des majuscules, je l’avais transformé en grand prêtre du dieu Boulot ; plus j’aimais mon job, plus j’aimais mon chef. Au secours. J’étais tombée dans une autre des 12 caractéristiques du dépendant :
“Nous prêtons aux autres des pouvoirs magiques. Nous les idéalisons et les harcelons pour ensuite les blâmer de ne pas avoir été à la hauteur de nos attentes et de nos fantasmes.”
J’ai remis son numéro et son nom à l’endroit. Et j’ai arrêté de le googler trois fois par jour (en écumant les pages web/actu/photos/vidéos). Je suis un peu en manque, mais ça va. Un jour à la fois, je tiens bon. Et j’ai trouvé dans le cahier de réunion une suggestion intéressante : “Si vous n’en êtes pas encore arrivés à croire en une Puissance Supérieure à vous-même, alors FAITES COMME SI.”
Prochaine étape : “Nous en sommes venus à croire qu’une Puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison” (autrement dit, il faut se faire aider parce que seul, on n’y arrivera pas)
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